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Arrêt maladie & santé mentale : de la responsabilité collective face à l'invisible

  • mccaillet
  • 21 nov.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 3 jours


J’ai été arrêtée pendant longtemps. Et j’ai mis du temps à comprendre qu’il ne s’agissait pas simplement d’un arrêt de travail.


Il s’agissait d’un arrêt maladie.


Le travail s’arrêtait oui. Mais la maladie, elle, continuait (1), de même que mon organisation familiale.


Sauf que mon énergie, une partie de mon identité, de mon engagement… tout cela passait par mon travail. Sans ça : je devenais qui ?


Je devais pourtant bien me rendre à l’évidence : mes capacités cognitives, émotionnelles, et même physiques, ne me permettaient plus de travailler. Oui, je devais arrêter et me retaper. reprendre mon souffle, reprendre le temps, reprendre des forces.


Laisser de l'espace pour que mon cerveau puisse à nouveau comprendre ce que je lisais; puisse planifier, réfléchir; que mon corps puisse ressentir, bref.


Prendre le temps de refonctionner. Pouvoir être au monde d'abord, avec mes filles, mon conjoint, mes ami.es. Pouvoir être en société. Pouvoir être au travail. Pas à pas. Récupérer de la consistance, de la présence, dans chacun de ces espace.


Ce que l’on ne voit pas et que l’on peine à croire


Mais avant cela, il fallait déjà accepter. Accepter les raisons de mon arrêt. Puis comprendre. Pour pouvoir agir, puis prévenir.


Le plus dur dans un arrêt maladie lié à un problème de santé mentale, c'est l'invisible. On ne le voit pas. Ce n’est pas comme une jambe cassée.


Et cette invisibilité rend difficile l’acceptation. Pour soi comme pour les autres. Et parfois même pour les professionnels de santé eux-mêmes.


Pourquoi ?


Parce qu'en matière de santé mentale, on n’est pas "au fond de son lit" en permanence. C’est un chemin.


On peut aller mieux un jour, retomber le lendemain. Sortir de chez soi ne veut pas dire "être prêt à retravailler". Loin de là! On peut avoir envie de faire plein de choses, réussir à se mettre en mouvement pour les faire, puis être épuisée derrière. Mais VRAIMENT épuisée. Avoir les batteries à plat.


Les choses se solidifient peu à peu. Ca demande du temps. Sans ce temps, le risque de rechute est important. Et après c'est pire.


Puis vient le moment où l’on se sent prête à repartir.


Quand ?

J'ai envie de dire que de la même manière que l'on a su que quelque chose n'allait plus, on sent que quelque chose est revenu. Ca aussi c'est invisible. Mais après ce temps passé à apprendre à s'écouter, on sait dire. Malgré l'invisibilité.


J’ai eu la chance d’avoir un véritable cordon de sécurité autour de moi qui m'a permis de prendre le temps nécessaire. Une famille et des amis, des moyens financiers, des ressources intellectuelles pour trouver vers quels professionnels ou quelle structure m'orienter, des soignants compétents et bienveillants. Mais ce n’est pas donné à tout le monde. Et j’écris précisément pour cette raison.


Une triple souffrance dont on ne parle pas

Beaucoup de personnes vivent en effet une triple souffrance :


Avec un premier effet kiss cool : la souffrance psychique elle-même.


Puis un deuxième effet Kiss Cool : la souffrance liée à la solitude (difficulté à se sentir compris et donc soutenu), à la précarité parfois, à la difficulté d’accéder à un vrai suivi.


Et n'oublions pas le troisième effet Kiss Cool : la souffrance d’être pointée du doigt par des professionnels de santé parfois, en charge de contrôler le bien-fondé de notre arrêt. Poussés par des objectifs à atteindre et la pression d'être certain de ne pas faire ou prolonger un arrêt de complaisance, de peur de se faire eux-mêmes taper sur les doigts et surtout, surtout des discours et des décisions politiques culpabilisants.


Et oui il faut bien le dire, les discours de certains responsables politiques sur les arrêts maladie sont insupportables.


La quasi-totalité des personnes que j’ai rencontrées en arrêt pour un motif lié à leur santé mentale vivent dans une culpabilité immense, alors même qu’elles se battent pour tenir debout. Alors évidemment, ça n'arrange rien.


Accuser quelques arrêts « de complaisance », qui représentent en réalité une proportion marginale, est destructeur. Cela ne reflète pas la réalité, et cela va surtout


  • A l'encontre du droit à la santé et du droit à la dignité (Déclaration universelle des droits de l'Homme),

  • A l'encontre des valeurs fondamentales d’une société solidaire,

  • Et à l'encontre du rôle d’un État qui, dans le cadre de notre contrat social, devrait protéger, et non pas stigmatiser.


Et pourtant : les solutions on les connaît déjà


Plutôt que de pointer du doigt celles et ceux qui sont déjà en souffrance, nous pourrions nous appuyer sur les recommandations internationales. Et elles sont nombreuses.


L’OMS (Organisation mondiale de la santé) par exemple, dans sa résolution de mai 2025 sur les liens sociaux, appelle les États à renforcer la cohésion sociale, à combattre l’isolement, à investir dans des environnements de travail sains, et à rendre les services de santé mentale accessibles, non stigmatisants.


Elle rappelle que les liens sociaux protègent autant la santé que l’alimentation ou l’activité physique, et surtout que la santé mentale doit être traitée comme une question systémique, et non pas individuelle.


Autrement dit, nous ne pouvons pas laisser les uns et les autres trouver seul.es les solutions de leur prise en charge et de leur protection.


L’OIT (Organisation internationale du travail) recommande quant à elle de renforcer la prévention des risques psychosociaux, de former les managers à la détection de la détresse, et d’intégrer la santé mentale au même niveau que la santé physique dans les politiques du travail.


Un arrêt maladie pour des raisons de santé mentale ce n’est pas un échec personnel.

C’est un signal d’alarme.

Un indicateur de risques structurels.

C'est un "espace" vital pour se soigner.

C'est l'appel pour que la collectivité se sente concernée.


Un arrêt maladie, c’est parfois ce qui permet d’éviter l’effondrement total.

Ce n’est pas un privilège.

C’est un droit.


(1) Mon arrêt a commencé pour burn out. Enfin. ce terme ne peut en théorie pas être écrit sur un arrêt de travail. Le burn-out n’est en effet pas reconnu comme une maladie, mais comme un « syndrome ». Cela entraîne une série de conséquences : diagnostic plus flou, prise en charge plus difficile, droits incertains...Une fois que mon burn out a dévié en dépression, et que j'ai accepté d'être médicamenté, cela a été plus simple. J'étais "vraiment" malade aux yeux des autres.


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POUR ALLER PLUS LOIN :


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Ces textes affirment notamment que les liens sociaux sont déterminants pour la santé, que les États doivent prévenir l’isolement, que la santé mentale doit être traitée structurellement, et que les environnements de travail doivent être plus protecteurs.


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