De quelques réflexions sur le lâcher-prise, en période de crises (ou pas d'ailleurs)
- mccaillet
- il y a 23 heures
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Nous vivons dans une époque où le monde du travail et, plus largement, la société continuent de valoriser la performance, la disponibilité permanente et la capacité à avancer sans faillir, alors même que l’instabilité, l’incertitude et les crises successives sont devenues la norme.
On nous demande de tenir sur une ligne droite, d’être constants, fiables et prévisibles, quand tout autour de nous (et en nous) fonctionne par cycles, par vagues et par ajustements permanents. Cette dissonance entre les exigences imposées et le fonctionnement réel du vivant crée une fatigue diffuse, une lutte silencieuse contre soi-même, et installe l’idée que ne pas tenir serait une faiblesse individuelle, là où le modèle lui-même mériterait d’être interrogé.
« Il faut savoir surfer sur la vague », me disait mon père.

Glisser avec le flow qui se présente à toi. S’adapter, s’ajuster, créer avec les nouveaux éléments, les nouvelles contraintes, les nouvelles opportunités qui émergent, parfois sans prévenir. Ne pas chercher à figer le mouvement, mais apprendre à le lire, à l’anticiper, à jouer avec lui plutôt qu’à le subir.
Il m’a aussi appris l’organisation, la planification, l’anticipation. Longtemps, j’ai cru ces apprentissages contradictoires avec l’idée de lâcher prise. Et pourtant, ils en sont en parti le socle. Car organiser, prévoir, structurer, ce n’est pas rigidifier : c’est au contraire se donner la liberté de s’ajuster. C’est créer les conditions pour pouvoir lâcher la barre sans se perdre, pour pouvoir changer de cap sans paniquer. Non pas s’incliner face au réel, mais composer avec lui, et parfois même créer à partir de ce qu’il impose.
Chaque changement qui se présente devient alors une opportunité d’ajustement. Non pas une injonction à faire plus, mais une invitation à faire autrement. Le mouvement s’installe, non plus comme une menace, mais comme une donnée vivante avec laquelle dialoguer.
En lâchant prise, corps et esprit sont mobilisés, mais dans la souplesse. On cesse de se crisper, on lâche la barre. Lutter contre le courant épuise. Bien sûr, à force d’efforts, de tension et d’acharnement, on peut parfois finir par atteindre l’objectif. Mais à quel prix ? Quelle énergie dépensée inutilement, et combien de temps ensuite pour récupérer de cette lutte permanente contre ce qui est déjà là ?
Attention, je ne parle pas ici de bannir l’effort, ni le dépassement de soi, ni la lutte nécessaire pour défendre une idée, des valeurs ou un projet. Je parle d’autre chose. Je parle de cette lutte intérieure, sourde et constante, contre le réel, contre le corps, contre les rythmes naturels.
Je parle de cette croyance profondément ancrée selon laquelle il faudrait avancer de manière linéaire, stable et constante, comme si l’énergie et même la vie pouvait être une ligne droite sans aspérités. Faire avec les éléments que le courant offre à un instant donné transforme alors radicalement la notion même de lâcher-prise. Le ressenti change. La légèreté s’installe.

Cette philosophie traverse d’ailleurs de nombreuses traditions, notamment certains arts martiaux, qui enseignent que la véritable force ne réside pas dans la résistance mais dans l’ajustement. L’Aïkido repose sur l’idée de ne pas s’opposer frontalement à l’attaque, mais d’entrer dans le mouvement pour le rediriger, transformant la contrainte en ressource. Le Tai-chi, issu de la pensée taoïste, valorise la souplesse, la lenteur et l’économie d’énergie, rappelant que ce qui est rigide finit par se rompre, tandis que ce qui est fluide s’adapte et perdure. Le Judo, dont le principe fondateur est celui de la souplesse, enseigne quant à lui l’art de céder pour vaincre, en utilisant l’élan et le déséquilibre de l’autre plutôt que la force brute.
Tous, à leur manière, rappellent que lutter contre le courant épuise, et que traverser la vie demande moins de puissance que d’agilité, moins de crispation que d’intelligence du mouvement.
J’ai longtemps cru, comme beaucoup, qu’il existait une énergie idéale à atteindre : physique, émotionnelle, cognitive, stable et linéaire. Une sorte de ligne droite à laquelle il faudrait se conformer pour être compétente, fiable, légitime. Et puis il y avait la réalité de ma courbe : journalière, hebdomadaire, mensuelle, faite de pics, de creux, de vagues.

Prenons l’exemple du cycle menstruel. J’ai longtemps lutté pour être pleine d’énergie en permanence. Pour rester performante, disponible, compétente, coûte que coûte. Je me suis accrochée à cette ligne imaginaire, droite et stable, malgré les déchirures douloureuses de mon ventre deux jours par mois, malgré les tempêtes intérieures qui précédaient. J’ai lutté contre la fatigue, contre la demande de repos de mon corps, comme s’il fallait lui imposer de suivre un rythme qui n’était pas le sien.
Et puis, un jour, j’ai commencé à observer. À noter. À anticiper autrement. À prévoir les moments où mes hormones allaient me jouer des tours, et ceux où, au contraire, elles allaient me porter. Peu à peu (cela a pris des années à déconstruire), j’ai appris à surfer sur cette vague. À accepter que certains jours appellent au repos, au ralentissement, à l’intériorité, et que d’autres invitent au mouvement, à l’élan, à l’intensité.
Bref, j’ai commencé à faire avec. Rien n'est parfait. Mais c'est mieux qu'avant, c'est certain.
J’ai fini par arrêter de croire que le flow était une longue ligne droite sur laquelle je n’arrivais pas à rester. J’ai fini par arrêter de croire que les autres y arrivaient mieux que moi, pendant que je luttais. J’ai fini par comprendre que ce n’était pas moi qui étais défaillante, mais le modèle auquel je tentais de me conformer.
J’ai fini par danser avec mon cycle. Ou par surfer, comme vous préférez. Et à essayer de faire de même avec le reste. Bref, à plus écouter et respecter ces variables d'ajustement internes et externes.
Et dans cette époque qui s'ouvre à nous, il va falloir apprendre à surfer sur la vague.





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